- Je suis fatiguée, je vais me coucher, chéri.
- D'accord, mon cœur. Je te rejoins tout à l'heure mais ne m'attends pas.
- Je ne sais pas si je vais encore avoir beaucoup d'inspiration.
Émilie s'approcha de son mari et lui fit un baiser
tendre sur le front. Arnaud perçut que tout l’amour qu'elle pouvait ressentir
pour lui était passé dans ce simple geste. Des frissons lui parcoururent le
corps tout entier. Elle sourit en voyant sa réaction et monta l’escalier.
Dix ans de mariage et toujours aucune ombre à
l’horizon, pensa-t-il. Pas une fois une dispute n'a dégénéré. Pas un instant
l'un ou l'autre n'a été tenté d'aller voir ailleurs. Nous sommes certainement,
aux yeux de nos proches, le couple parfait.
Arnaud était un écrivain sans prétention qui
commençait à avoir un petit succès. Ses romans, tirés à quelques milliers d’exemplaires,
se vendaient sans laisser trop de stock, même si le temps pour les écouler
était toujours bien assez long aux yeux de son éditeur. Ce dernier le poussait
à écrire quelque chose de plus ambitieux. Arnaud avait eu la mauvaise idée,
pensait-il, de lui parler d'un projet de récit plus étoffé; quelque chose
en plusieurs tomes, qui tiendrait les lecteurs en haleine. Ce projet était dans
sa tête depuis longtemps mais il n'avait jamais eu le courage de commencer.
Émilie, quant à elle, était professeur de Chimie
dans le collège Les Hautiers à Marines, un bourg près de leur domicile.
Elle était épanouie dans son poste même si, parfois, elle rêvait à de
plus grandes responsabilités. Jeune, elle avait eu comme espoir de faire
de la recherche mais la venue de leur premier enfant l’avait obligée à renoncer
et à passer le Capes pour se tourner vers un emploi, certes moins intéressant à
ses yeux mais plus immédiat.
Ils habitaient dans le Val d’Oise, à Magny-en-vexin,
dans un petit pavillon qu'ils avaient bientôt fini de payer. A presque quarante
ans, leur vie était déjà réglée comme du papier à musique. Leurs deux enfants,
Corentin et Laure, étaient rentrés dans l’adolescence mais les plus
désagréables manifestations consistaient à quelques boutons d'acné disgracieux.
Ils étaient tous deux d'un calme olympien en toute circonstance, à l'image de
leurs parents.