14 Mars 2000, Nancy, 6h32 :
Tout ! Je suis capable de tout ! Rien ne m’est impossible. Je
ne dépends d’aucun humain et chacun peut dépendre de moi.
Je suis grisé par un tel potentiel. Mon imagination est la seule
limite à mes actions. Et pourtant, lorsque je repense à tout ça,
je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée nostalgique sur ma
vie d’avant, celle où je n’étais qu’un humain insignifiant. L’insatisfaction
permanente ! Commun, je voulais sortir de l’ordinaire
et extraordinaire, j’aimerais presque redevenir banal.
Tant de vies dépendaient de lui désormais !
Charles était assis près de la fenêtre. Le paysage au dehors
lui faisait chaud au coeur, malgré la température qu’il devinait à
la vue des magnifiques stalactites tombant d’un conifère esseulé.
Le vent froid qui soulevait un peu de neige fraîche tombée
— presque par erreur tellement le ciel était clair — le faisait
frissonner. La nuit était encore très noire, mais les lampadaires
de la rue lui fournissaient toute la lumière dont il avait besoin.
Dans l’immeuble d’en face, une fenêtre était éclairée, unique
anomalie dans l’obscurité du bâtiment. De temps à autre, il pouvait
percevoir un ombre qui allait et venait comme un étrange
balai, sorti tout droit de l‘imagination d’Hitchcock. Lui n’avait
pas de fauteuil roulant, loin s’en faut et il savait pertinemment
ce que faisait cette personne, perchée dans sa cuisine, à dix
mètres de haut.
Il entendit une voiture passer au loin — sûrement de l’autre
côté de l’immeuble. La nuit était particulièrement calme, et
pour cause. Cet unique véhicule était le seul signe de vie qu’il
avait perçu depuis qu’il était réveillé, soit une demi-heure déjà.
Pas un éboueur, pas un cycliste matinal, pas un taxi ramenant
un fêtard tardif à la maison. Les rues étaient aussi désertes que
le soir de la finale France Brésil lors de la coupe du monde de
football de 1998 pendant le match.
Les événements des dernières semaines s’étaient précipités.
Comment aurait-il pu savoir qu’il en arriverait là ? Nul n’aurait
pu prévoir qu’il vivrait de cette manière. Il réfléchissait en se
demandant s’il avait bien fait, s’il ne s’était pas trompé. Avait-il
fait le bon choix ? Quelles allaient être les conséquences pour
lui, ses proches, la terre et l’univers entier ? Il était persuadé
d’avoir agi pour le bien de tous, mais il ne pouvait s’empêcher
d’avoir un doute au plus profond de lui-même. De là où il était,
il pouvait observer dehors et voir son oeuvre, sa création ! À 23
ans, personne ne pouvait dire qu’il avait vécu plus de choses.
D’ailleurs, personne, de quelque âge que ce soit, ne pouvait se
comparer à lui, il était parfaitement unique. Plongé dans ses
pensées, Charles se repassait en boucle ce qu’il considérait
comme le début de son histoire.